Les chiffres alertent, les plans organisent, mais ce sont rarement eux qui mettent un collectif en mouvement. Ce qui donne envie d’agir, c’est un récit : une histoire dans laquelle on comprend d’où l’on vient, où l’on veut aller, et quelle place on peut y prendre. Transition écologique, projet de territoire, transformation d’une organisation : partout, on cherche aujourd’hui des « récits mobilisateurs ».
Une question est pourtant souvent oubliée : qui écrit ce récit ? Mon expérience de facilitatrice graphique m’a convaincue qu’un récit ne mobilise vraiment que celles et ceux qui ont pu y mettre quelque chose d’eux-mêmes.
Pourquoi les récits mettent en mouvement
Un récit relie des faits épars en une histoire qui a du sens. Il donne une direction, il distribue des rôles, il rend un futur pensable. Le philosophe Paul Ricœur a montré que nous construisons notre identité en nous racontant : c’est ce qu’il appelle l’identité narrative. Ce qui vaut pour une personne vaut aussi pour un collectif. Un quartier, une commune, une équipe se reconnaissent dans l’histoire qu’ils se racontent sur eux-mêmes.
Le piège du récit écrit d’en haut
La tentation est grande de confier le récit à quelques-uns : une équipe projet, un service communication, un comité d’experts. Le texte est souvent bien tourné. Mais ceux à qui il s’adresse ne s’y reconnaissent pas. Ils n’y retrouvent ni leurs lieux, ni leurs préoccupations, ni leurs mots. Le récit devient un message à recevoir, pas une histoire à porter.
On retrouve ici un mécanisme que j’ai décrit dans un précédent article : face à un discours qui ne leur ressemble pas, beaucoup concluent que « c’est compliqué », ou que « ce n’est pas pour eux ». Un récit qui exclut, même sans le vouloir, ne mobilise que ceux qui étaient déjà convaincus.
L’imagination, une capacité à réactiver collectivement
Dans Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons (Actes Sud, 2020), Rob Hopkins, l’initiateur du mouvement des villes en transition, défend l’idée que notre capacité collective à imaginer s’est affaiblie, et qu’il faut lui redonner des espaces pour s’exercer. Imaginer n’est pas un talent réservé à quelques créatifs : c’est une capacité que chacun possède, à condition de lui offrir un cadre où elle peut s’exprimer sans crainte d’être jugée.
C’est précisément là que le dessin intervient.
Ce que la facilitation graphique apporte au récit
Elle rend l’imaginaire visible. Décrire « une commune plus résiliente » reste abstrait. Dessiner la place du marché dans vingt ans, avec ses commerces, ses arbres, ses habitants, permet à chacun de voir, de réagir, de compléter.
Elle part du familier. Un récit mobilisateur s’ancre dans des lieux, des personnages et des situations que les participants connaissent. Le dessin accueille facilement ces éléments concrets : la rue, l’école, la rivière, le voisin.
Elle offre un langage commun au-delà des mots. Les personnes peu à l’aise avec l’écrit, celles qui ne maîtrisent pas bien le français ou qui prennent difficilement la parole peuvent montrer, pointer, ajouter un élément. J’ai vu des participants qu’on n’entendait jamais en réunion devenir, devant une fresque, les meilleurs connaisseurs du sujet.
Elle valorise les savoirs expérientiels. Ceux qui vivent une situation au quotidien savent des choses que les dossiers ignorent. Le dessin leur donne une place à égalité avec l’expertise technique.
Elle garde la trace des désaccords. Un récit inclusif n’est pas un récit lisse. Une fresque peut montrer les tensions, les questions ouvertes, les futurs possibles qui ne se ressemblent pas. C’est souvent ce qui le rend crédible.
Construire le récit ensemble : une démarche en cinq temps
- Raconter le passé. Une frise dessinée des événements marquants, des réussites et des épreuves vécues ensemble. Chacun peut y ajouter son souvenir.
- Dessiner le présent. Ce qui tient, ce qui inquiète, ce qui manque. Le portrait partagé de la situation actuelle.
- Imaginer le futur. Des scènes concrètes : une journée ordinaire dans quinze ans, un personnage qu’on suit, un lieu transformé.
- Assembler le récit. Relier ces éléments dans une fresque qui raconte une histoire cohérente, où chacun retrouve sa contribution.
- Le faire vivre. Affiche, vidéo dessinée, restitution publique : le récit circule, et d’autres peuvent s’en emparer.
Les conditions d’un récit vraiment inclusif
- Aller vers les personnes plutôt que d’attendre qu’elles viennent : choisir des lieux et des horaires accessibles, se déplacer là où elles sont déjà.
- Rendre les consignes explicites, sans supposer que tout le monde connaît les règles du jeu.
- Ne jamais exiger de savoir dessiner. C’est le rôle de la facilitatrice ; les participants apportent les idées.
- Restituer fidèlement : chacun doit pouvoir retrouver ce qu’il a dit dans la fresque finale, ou demander qu’on le corrige.
- Revenir vers les participants pour montrer ce que le récit est devenu et ce qu’il a permis.
Un récit qui appartient à ceux qui le portent
Un récit ne remplace pas l’action. Mais un récit construit avec ceux qui vont agir change profondément la manière dont ils s’engagent : ils ne mettent pas en œuvre le projet de quelqu’un d’autre, ils poursuivent une histoire qui est aussi la leur. La facilitation graphique n’écrit pas ce récit à leur place. Elle leur donne les moyens de l’imaginer, de le voir et de le partager.
Vous portez un projet de territoire, de transition ou de transformation et vous souhaitez en construire le récit avec les personnes concernées ? Parlons-en.
Pour aller plus loin
- Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.
- Rob Hopkins, Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons, Actes Sud, 2020.

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